
Les créances en souffrance des établissements de microfinance de la Cemac ont atteint 178 milliards de FCFA en 2024, en hausse de 8,9 % sur un an, et le Cameroun a contribué à 81 % de cette dégradation, rapporte Investir au Cameroun sur la foi du rapport annuel 2024 de la BEAC. Sept travaux universitaires publiés entre 2003 et 2022 éclairent la performance des EMF au Cameroun mieux que la plupart des commentaires de circonstance. Deux d'entre eux réclamaient dès 2015 puis 2018 un fichier partagé des engagements des emprunteurs. Le régulateur communautaire a adopté le cadre correspondant l'année même de la seconde alerte ; l'outil, lui, n'a démarré qu'en janvier 2026.
📗 Ce que nous avons lu, ce que nous n'avons pas lu
Cet article s'appuie sur sept travaux universitaires. Quatre ont été dépouillés intégralement : Tchouassi et Tekam Oumbe (2003), Gueyie et coauteurs (2010), Sonkeng et coauteurs (2018), et l'introduction complète de Kombou (2018). Trois ne sont connus que par leur résumé ou leur quatrième de couverture : Teuguia Tadjuidje (2015), Tchakounté Njoda (2019) et Nlom (2022). Les citations qui en sont tirées sont fidèles à ces résumés, mais nous n'avons pas eu accès à leur méthodologie détaillée. Le rapport annuel 2024 de la Cobac a été dépouillé directement pour cette version : sauf mention contraire, les chiffres 2024 en proviennent.
Un secteur qui gagne de l'argent et perd le contrôle de son portefeuille
Les chiffres 2024 dessinent un paradoxe. D'un côté, les EMF camerounais n'ont jamais autant prêté ni autant gagné. De l'autre, la conformité prudentielle du secteur se dégrade à vive allure.
Les crédits bruts des EMF de la Cemac atteignent 1 039,4 milliards de FCFA à fin 2024, en hausse de 9 %, dont 659,4 milliards pour les seuls établissements camerounais, soit 63 % de l'encours sous-régional et une progression de 41 milliards sur un an, selon le rapport annuel 2024 de la Cobac. Il s'agit d'un encours à la date d'arrêté, et non d'une production annuelle : la distinction commande toute la suite.
Le bénéfice net cumulé des EMF camerounais atteint 5,24 milliards de FCFA, en hausse de 54,5 % par rapport aux 3,38 milliards de 2023, rapporte Investir au Cameroun.
Deux signaux contredisent cet optimisme. L'encours des dépôts de la clientèle recule, de 925,6 milliards fin 2023 à 914,5 milliards fin 2024, soit 1,2 % de baisse. Et la BEAC désigne le marché camerounais comme le principal moteur de la détérioration du portefeuille régional, avec une part de 81 %, devant le Congo (9 %) et le Gabon (7 %).
Une précision souvent escamotée : ces 81 % mesurent la contribution du Cameroun à la variation de la qualité du portefeuille, pas sa part dans le stock des 178 milliards. Les sources publiques ne permettent pas de reconstituer le montant camerounais.
Trois catégories, trois métiers, trois profils de risque
Les 385 EMF autorisés à exercer au Cameroun en 2026 ne forment pas un ensemble homogène. La réglementation communautaire distingue trois catégories aux droits très différents, détaillées dans notre guide Microfinance au Cameroun : comment ça marche vraiment en 2026.
L'écart le plus parlant se lit dans les exigences de capital fixées par le règlement COBAC EMF R-2017/03 du 24 octobre 2017. Pour la première catégorie, celle des coopératives et mutuelles servant leurs seuls membres, aucun montant minimum n'est imposé, mais le capital doit être en permanence représenté. Pour la deuxième, il a été porté de 50 à 300 millions de FCFA par paliers annuels de 2018 à 2021. Pour la troisième, de 25 à 150 millions sur le même calendrier.
Cette montée en exigence explique une partie de la consolidation observée depuis. Elle explique surtout pourquoi additionner les performances d'une COOPEC villageoise et d'un établissement de deuxième catégorie collectant l'épargne du public produit des moyennes qui ne décrivent aucune réalité. Les études citées plus bas portent très majoritairement sur des établissements de première catégorie.
📘 Pour comprendre : la créance en souffrance
Créance en souffrance - un crédit non remboursé à l'échéance. La Cobac distingue les créances immobilisées (échues depuis plus de trois mois, recouvrement encore probable), les créances impayées (sommes non versées à l'échéance normale) et les créances douteuses (risque probable de non-recouvrement, même avec garantie).
Concrètement : un commerçant de Ngaoundéré emprunte 800 000 FCFA sur douze mensualités. Trois échéances sautées sans que sa situation soit compromise, la créance devient immobilisée. Son commerce ferme, elle bascule en douteuse.
Pourquoi ça compte : chaque franc classé en souffrance oblige à provisionner, ce qui ampute le résultat puis les fonds propres. C'est ainsi qu'une hausse des impayés finit par menacer l'épargne déposée. Notre méthode de calcul du coût total d'un crédit en EMF détaille ce que paie l'emprunteur.
Que vaut vraiment 178 milliards ? Le ratio que la Cobac publie
Un montant de créances en souffrance, pris isolément, n'a aucune valeur diagnostique. Le seul indicateur qui compte est le taux de créances en souffrance, rapport entre les créances en souffrance et les crédits bruts. La Cobac le publie, et il s'établit à 17,1 % pour les EMF de la Cemac à fin 2024.
🔢 Ce que dit le ratio, et ce que dit sa variation
17,1 %. C'est le taux de créances en souffrance des EMF de la Cemac à fin 2024, publié par la Cobac, qui le définit comme le rapport entre les créances en souffrance et les crédits bruts. Rapportés aux 1 039,4 milliards de FCFA d'encours, les 178 milliards d'impayés donnent bien ce résultat.
Sa variation, en revanche, est contradictoire d'un chapitre à l'autre du même rapport. Le chapitre consacré aux EMF annonce « une augmentation de 1,4 point de pourcentage en glissement annuel ». Celui consacré à la stabilité financière décrit au contraire un niveau « quasiment stable ». Les séries publiées par la Cobac elle-même donnent raison au second : 163,3 milliards rapportés à 952,5 milliards en 2023 font 17,2 %, contre 17,1 % en 2024.
Ce qui a augmenté, c'est le montant, pas le taux. Les impayés ont progressé de 8,9 % parce que l'encours de crédits a progressé de 9 %. La dégradation suit la croissance du portefeuille, elle ne la dépasse pas.
Ce niveau reste élevé, dans l'absolu comme en comparaison régionale. À fin décembre 2025, le taux brut de dégradation des institutions de microfinance de l'UMOA s'établissait à 7,5 %, contre 8,9 % un an plus tôt, selon le rapport annuel 2025 de la BCEAO. La banque centrale rappelle que ce niveau « reste toutefois supérieur à la norme maximale de 3 % fixée pour le secteur ». La microfinance de la Cemac affiche donc un taux 2,3 fois supérieur à celui de l'UMOA, et près de six fois la norme prudentielle ouest-africaine.
Au sein même de la Cemac, les EMF font moins bien que les banques, dont le taux de créances en souffrance s'établit à 16,2 %, les établissements financiers culminant pour leur part à 39,9 %.
La comparaison appelle une réserve de calendrier : les données de l'UMOA portent sur fin 2025, celles de la Cemac sur fin 2024. Elle reste éclairante. Au 31 décembre 2025, l'UMOA comptait 524 institutions agréées, presque autant que les 521 EMF de la Cemac, mais pour un encours de crédits de 2 937,2 milliards de FCFA et 20,4 millions de clients. Deux ensembles comparables en nombre, des volumes très différents, et une qualité de portefeuille qui l'est plus encore.
Ces créances sont-elles provisionnées ?
Entre le montant des impayés et le résultat affiché, il y a un maillon dont dépend tout le reste. Un établissement qui couvre 80 % de ses créances douteuses par des provisions a absorbé le choc. Celui qui n'en couvre que 20 % affiche un bénéfice largement fictif.
L'obligation existe. Le règlement COBAC EMF R-2017/07 du 24 octobre 2017 encadre la classification, la comptabilisation et le provisionnement des créances des EMF, et le règlement communautaire de décembre 2025 sur la mise à l'index rappelle expressément que le recours à d'autres mesures « n'exempte pas non plus l'établissement assujetti de ses obligations en matière de classification, de comptabilisation et de provisionnement des créances en souffrance », sous peine de sanctions disciplinaires et pécuniaires.
La Cobac publie ce taux de couverture. Les provisions constituées en couverture du risque de contrepartie atteignent 82 milliards de FCFA en 2024, contre 77 milliards un an plus tôt, en hausse de 7 %. Le taux de couverture des créances douteuses par les provisions s'établit à 63 % en 2024, contre 62 % en 2023.
Le paradoxe apparent entre un bénéfice camerounais de 5,24 milliards et 178 milliards d'impayés se dissipe donc en partie : les provisions ont été passées, et à un niveau stable. Il reste que 37 % des créances douteuses ne sont pas couvertes, et que ce solde est porté par les fonds propres. C'est précisément là que la situation se tend.
Le vrai décrochage n'est pas dans le portefeuille, il est dans les fonds propres
Si le taux d'impayés est stable, la conformité prudentielle, elle, s'est effondrée en un an. C'est la donnée la plus frappante du rapport 2024, et la moins commentée.
81 % des EMF déclarants affichent des fonds propres nets positifs en 2024, contre 93 % un an plus tôt. Près d'un établissement sur cinq est donc en fonds propres négatifs. La Cobac associe cette situation aux résultats déficitaires enregistrés par plusieurs établissements, qui ont creusé leur report à nouveau débiteur.
Les infractions aux normes quantitatives ont doublé ou triplé sur le même exercice :
| Norme prudentielle | EMF en infraction en 2023 | EMF en infraction en 2024 |
|---|---|---|
| Rapport de liquidité (minimum 100 %) | 12 % | 28 % |
| Couverture des immobilisations | 21 % | 37 % |
| Division des risques (limite individuelle) | 13 % | 34 % |
| Couverture des risques (minimum 10 %) | 11 % | 24 % |
| Fonds de solidarité (EMF de 1re catégorie) | 67 % | 80 % |
Un rapport de liquidité inférieur à 100 % signifie que l'établissement ne dispose pas des disponibilités nécessaires pour honorer ses engagements à court terme. Que ce soit le cas de plus d'un quart des EMF de la sous-région, contre un sur huit l'année précédente, est un signal autrement plus préoccupant que la stabilité du taux d'impayés.
Le coefficient net d'exploitation moyen des EMF de la Cemac atteint par ailleurs 88 %, pour un niveau généralement admis de 60 %.
Ce que la crise doit à autre chose qu'aux impayés
Trois facteurs alternatifs méritent d'être posés. Aucun n'a été quantifié par la rédaction.
Le durcissement du classement comptable. La Cobac a intensifié ses contrôles à partir de 2021. Un reclassement plus strict produit mécaniquement une hausse des encours en souffrance sans que le risque économique ait bougé. C'est le sens du témoignage de David Kengne, directeur général de Microfinance Academy, rapporté par Investir au Cameroun : « Jusqu'en 2015, un établissement respectant ses ratios financiers était considéré comme sain. Or, certains affichaient de bons chiffres tout en étant minés par des conflits de gouvernance ou un contrôle interne défaillant. »
Le contexte sécuritaire. Les crises du Nord-Ouest et du Sud-Ouest et l'insécurité dans l'Extrême-Nord affectent des zones de forte implantation de la microfinance. Un portefeuille rural devient irrécouvrable quand les marchés ferment et que les populations se déplacent.
La concurrence du crédit mobile. Le nano-crédit adossé au mobile money capte la clientèle la plus solvable, celle qui dispose d'un historique de transactions. Les EMF conservent les dossiers les plus lourds, ce qui dégrade leur portefeuille sans qu'ils aient changé leur politique d'octroi. Notre analyse du microcrédit MoMo détaille cette offre concurrente.
Ce que la recherche camerounaise avait identifié
2003 : dans le Grand-Nord, le remboursement atteignait 95 à 100 %
Dans Microfinance et réduction de la pauvreté, le cas du Crédit du Sahel au Cameroun, publié en 2003 dans la Revue internationale de l'économie sociale, Gérard Tchouassi (université de Yaoundé II) et Honoré Tekam Oumbe (université de Dschang) documentent une coopérative d'épargne et de crédit enregistrée en février 1997 et reconnue par la Cobac le 10 janvier 2001.
Le taux de remboursement était de 100 % les premières années, puis de 100 % en milieu rural et 95 % en milieu urbain. Les deux chercheurs ne s'en félicitent pas : ils notent que cet écart « pose le problème du suivi et de l'encadrement des emprunteurs tant à la campagne qu'en ville ».
Ces chiffres appellent une précaution. Un portefeuille jeune et en croissance rapide affiche mécaniquement d'excellents taux, parce que l'encours progresse plus vite que les créances n'ont le temps de se dégrader. La coopérative avait six ans d'existence et son capital était passé de 19,6 millions de FCFA à 300 millions en juin 2002. Ce qui reste analysable, ce sont les conditions qui produisaient ces remboursements.
Elle avait collecté 1,2 milliard de FCFA d'épargne au 30 juin 2002 et distribué 1,05 milliard de crédits cumulés, encadrant plus de 4 000 petits agriculteurs pour un crédit moyen de 80 000 FCFA. Elle rémunérait l'épargne à 6,5 % par an et les bons de caisse à 9 %, avec des taux débiteurs différenciés : 1,25 % par mois pour les membres, 1,5 % pour les agriculteurs et éleveurs, 2 % pour les autres.
Les auteurs rappellent d'où venait cette clientèle : la restructuration bancaire des années 1990 « a contribué à exclure des milliers de petits épargnants » du circuit formel, petits commerçants, agriculteurs, bayam sellam.
Deux mécanismes expliquent la discipline observée. Un préfinancement adossé à des marchés de l'Union européenne, où la coopérative se faisait rembourser directement auprès du bailleur, ce qui « permet d'éviter le non-remboursement des crédits alloués ». Et un encadrement technique de terrain : sans engrais, un riziculteur du Mayo produisait dix à quinze sacs de paddy de 80 kilogrammes par parcelle ; avec 60 000 FCFA convertis en quatre sacs d'engrais, sa production triplait, lui permettant de rembourser avec six à huit sacs sur quarante.
Le remboursement ne reposait pas sur la garantie mais sur la rentabilité vérifiée de l'activité financée. C'est ce lien que les travaux ultérieurs verront se distendre.
2010 : une efficience moyenne qui masque des écarts de 1 à 17
Jean-Pierre Gueyie (Université du Québec à Montréal), Jean Robert Kala Kamdjoug et Eloge Nishimikijimana (Université Catholique d'Afrique Centrale) publient Efficience des institutions de microfinance regroupées en réseau : cas des mutuelles communautaires de croissance du Cameroun, qui applique la méthode Data Envelopment Analysis à vingt Mutuelles Communautaires de Croissance, toutes de première catégorie.
« Une IMF efficiente dans sa gestion inspire confiance vis-à-vis de ses partenaires », écrivent-ils, jugeant « important, voire impératif » que les gestionnaires connaissent le degré d'efficience de leur structure.
Le diagnostic global est encourageant : score moyen de 93,70 %, onze mutuelles sur vingt pleinement efficientes, ce que les auteurs attribuent à l'ancienneté des structures, à leur concentration dans la région de l'Ouest et au rôle d'harmonisation de l'ONG Appropriate Development for Africa Foundation.
📘 Pour comprendre : l'efficience et la méthode DEA
Data Envelopment Analysis (DEA) - méthode statistique comparant des structures semblables et attribuant à chacune un score entre 0 et 1. La meilleure du groupe obtient 1.
Concrètement : l'actif moyen des vingt MC² s'établissait à 397 854 832 FCFA, avec un écart-type de 273 939 270. La plus petite, Bambalang-Bamunka, pesait 62 519 267 FCFA d'actifs, la plus grande, Bafia-Makénéné, 1 071 805 827.
Pourquoi ça compte : un score DEA est relatif. Gueyie et ses coauteurs le disent sans détour : « Être le meilleur de son groupe ne veut pas nécessairement dire qu'on est le meilleur tout court. »
Derrière la moyenne de 93,70 %, l'écart-type atteint 10,23 %. Bambalang-Bamunka descend à 60,79 %, Ngaoundal à 78,42 %, Manjo à 82,80 %, Bafou à 85,83 %.
Les sources d'inefficience ne sont pas d'abord des impayés, mais ce que les auteurs appellent des excès d'inputs, « des ressources qui sont à la disposition de la MC² mais qui ne sont pas réellement utilisées ». Bambalang-Bamunka portait deux employés excédentaires, Baham 53 908 741 FCFA d'actifs improductifs, Penka Michel 76 245 493 FCFA.
Lecture de la rédaction, qui n'engage pas les auteurs : un établissement supportant des charges sans revenus correspondants est structurellement poussé à prêter davantage pour couvrir ses coûts fixes. Généralisé, ce mécanisme produit une course au volume dont la contrepartie est un relâchement de la sélection. L'étude ne formule pas cette hypothèse ; elle en fournit les ingrédients.
Au moment de l'étude, le taux de pénétration de la microfinance restait inférieur à 10 % au Cameroun, si bien qu'« il y a toujours place à amélioration ». Le réseau MC² comptait 65 mutuelles et, au 31 août 2007, 78 925 membres dont plus de 24 % de femmes, pour 11,99 milliards de FCFA de dépôts et 24,64 milliards de crédits depuis 1992. Ces chiffres ont plus de quinze ans.
2015 : première demande d'une centrale des risques
Gilles Teuguia Tadjuidje publie Croissance et crise du secteur de la microfinance au Cameroun, qui refuse les explications habituelles de la crise du secteur.
Plutôt que d'incriminer la seule défaillance de la supervision, l'auteur interroge l'effet de la croissance elle-même : « les capacités des IMF ne suivent pas l'évolution de l'activité ce qui a un impact à court terme sur la qualité du portefeuille de crédit qui se détériore ».
Sa recommandation mérite d'être lue mot à mot : il suggère « la dotation du secteur d'un dispositif de centralisation des risques au regard de la défaillance des relations de proximité et la domination des prêts individuels ». Dès 2015, un chercheur camerounais identifiait le basculement du crédit solidaire vers le prêt individuel comme un facteur de risque, et désignait l'outil correctif.
2018 : le retournement était visible dans les chiffres de l'emploi
Germain Sonkeng et Rostand Yota (université de Dschang), Jean-Max Kono Abe (université de Yaoundé II) et Issofa Gnignindikoup (université de Dschang) publient Microfinance et création d'emplois au Cameroun. Leur étude porte sur cinquante EMF de première catégorie, de 2008 à 2016.
Les effectifs cumulés passent de 52 salariés en 2008 à 180 en 2016, avec un bond de 63,46 % puis 72,94 % sur les deux premières années, avant un effondrement à 7,48 % entre 2010 et 2011, puis 4,43 %, 2,42 %, et jusqu'à un recul de 1,18 % entre 2013 et 2014.
Ces séries appellent une réserve. Cinquante établissements pour 52 salariés cumulés en 2008 donnent un employé par EMF, ce qui n'est pas tenable : soit tous n'existaient pas encore, soit les données de départ sont partielles. Et les 17 888,56 millions de FCFA de crédits cumulés sur neuf ans représentent environ 40 millions par établissement et par an. Il s'agit de très petites structures, non représentatives d'un secteur qui distribue aujourd'hui 659,4 milliards par an.
Sur l'orientation des crédits, 81 % sont allés à l'investissement contre 19 % à la consommation, le commerce absorbant à lui seul plus de 60 % des crédits en 2016.
Interrogés par les chercheurs, plusieurs directeurs d'EMF expliquent que « le non remboursement dans les termes contractuels d'un emprunt, surtout le premier est un indice fondamental qu'ils utilisent pour ajuster l'offre de crédit ». Le ralentissement observé à partir de 2011 était donc une réaction défensive. Les auteurs rappellent qu'au 30 juin 2011, sur 480 EMF agréés, près d'une cinquantaine étaient déjà en liquidation, en cessation d'activité, en redressement ou sous administration provisoire, et que la liste de 2015 n'en comptait plus qu'environ 418, « les autres EMF ayant fermé leurs portes et mis au chômage plusieurs centaines d'employés ».
Vient ensuite la recommandation centrale : « la mise sur pieds d'une structure de crédit bureau qui permettrait de constituer une banque des données qui retrace toutes les informations sur les demandeurs des crédits », afin d'« endiguer les intentions des insolvables qui s'engagent dans un jeu où ils prennent à chaque fois des crédits dans certaines microfinances pour rembourser les prêts à eux octroyés par d'autres EMF ». Les auteurs préconisent aussi de « regrouper tous les EMF en réseau ».
Il faut être honnête sur la portée de cette demande : le partage d'information sur les emprunteurs est un standard mondial, promu de longue date par le CGAP. Sonkeng et ses coauteurs n'ont pas inventé une solution, ils ont constaté son absence au Cameroun. C'est ce qui rend leur texte instructif : ce n'était pas une idée exotique, c'était l'état de l'art.
2018 : la fiscalité, angle mort de la performance des EMF au Cameroun
Dans Système fiscal et performance financière des Établissements de microfinance (EMF) au Cameroun, publié chez L'Harmattan, Claude Kombou, docteur en droit des affaires et fiscalité et conseil fiscal agréé Cemac, soutient que la performance d'un EMF ne se joue pas seulement sur ses ratios prudentiels mais sur sa capacité à anticiper l'impôt.
Son argument tient en un constat de double méconnaissance : « le personnel des impôts ne serait pas suffisamment connecté aux spécificités des EMF » et les acteurs du secteur « ne disposeraient pas d'outils fiscaux » leur permettant de comprendre le cadre applicable. Imposés au régime de droit commun, les EMF portent un risque fiscal latent, rarement provisionné. L'objectif assigné à son travail est explicite : parvenir à « la mise en place d'une gestion fiscale prévisionnelle de performance ».
L'ouvrage rappelle que les exonérations d'impôt sur les sociétés dont ont bénéficié les microfinances de première catégorie jusqu'à fin 2010, complétées d'exonérations de TVA, « ont favorisé l'essor des EMF ». Une partie du modèle économique du secteur s'est donc construite dans un environnement fiscal de faveur dont la sortie n'a pas toujours été anticipée.
Une mise à jour indispensable. Kombou décrit le régime issu du règlement n° 01/02/CEMAC/UMAC/COBAC du 13 avril 2002, sa thèse ayant été soutenue en 2016. Ce cadre n'est plus en vigueur. Le règlement n° 01/17/CEMAC/UMAC/COBAC du 27 septembre 2017 l'a remplacé, complété par des textes du 24 octobre 2017 sur le contrôle interne, le capital minimum, l'agrément, la gouvernance et les formes juridiques. Comme l'analyse la professeure Yvette Rachel Kalieu Elongo, la réforme touche le statut juridique des établissements de première catégorie et la transmission des données au régulateur.
C'est dans les notes de cet ouvrage qu'apparaît, cité par Kombou, un avertissement signé de Mathurin Tchakounté Njoda et Charles Alain Bita, tiré de leur article sur la réforme du secteur bancaire camerounais publié dans la Revue africaine de l'Intégration : « si de nos jours le secteur bancaire a retrouvé sa solvabilité, il importe de renforcer le dispositif de surveillance au moyen d'une régulation indépendante ».
2019 : le Grand-Nord revisité, les déterminants du non-remboursement
Dans Impact de la Microfinance au Cameroun : cas du Grand-Nord, publié aux Presses Académiques Francophones, Mathurin Tchakounté Njoda, chargé de cours au Département d'Économie Monétaire et Bancaire de l'Université de Ngaoundéré, mesure l'efficacité du système de microcrédit des principales institutions du septentrion.
L'ouvrage évalue l'impact des prêts sur l'emprunteur, le ménage et la microentreprise, et examine « les déterminants des problèmes de remboursement des prêts chez les emprunteurs des grandes microfinances qui fonctionnent en réseaux ». C'est l'objet même du chiffre qui préoccupe aujourd'hui la BEAC, étudié cinq ans plus tôt sur un terrain régional précis.
L'auteur pose une réserve que le débat néglige : l'impact de la microfinance « reste remis en question et varie d'une région à l'autre et d'une ville à l'autre ».
2022 : moins de la moitié du potentiel de performance atteint
Dans Déterminants de la performance financière et sociale des institutions de microfinance au Cameroun, Jean Hugues Nlom applique la méthode DEA à 28 IMF camerounaises sur données MIX Market.
Le verdict est net : les IMF camerounaises sont « globalement moins performantes », avec un score de 43,85 %, imputable à l'inefficacité financière (49,48 %). L'auteur relève un ratio d'autosuffisance financière moyen de 95,3 % et un rendement des actifs de 2,7 %.
Le contraste avec la performance sociale, à 88,62 %, résume le dilemme du secteur : des établissements qui remplissent leur mission sociale tout en peinant à assurer leur viabilité. Un EMF qui n'atteint pas l'autosuffisance compense par ses fonds propres ou par des ressources externes. Aucune des deux solutions ne tient face à une hausse du coût du risque.
Le cadre est arrivé en 2018, l'outil en 2026
L'idée reçue selon laquelle le régulateur communautaire n'aurait rien fait est fausse. Le règlement n° 03/18/CEMAC/UMAC/CM relatif aux bureaux d'information sur le crédit a été adopté en 2018, l'année même où Sonkeng et ses coauteurs formulaient leur demande, et complété en février 2020 par quatorze instructions d'application de la BEAC.
Ce qui a manqué, c'est l'opérateur. Creditinfo Central Africa n'a obtenu son agrément définitif qu'en décembre 2025, et le bureau n'a été lancé qu'à Douala le 20 janvier 2026. Au démarrage, 41 banques commerciales y étaient connectées, mais seulement 20 établissements de microfinance sur les 521 agréés dans la sous-région. Nous détaillons ce déséquilibre et ses conséquences dans notre décryptage Bureau d'information sur le crédit : 20 EMF connectés sur 521 au lancement.
Un second dispositif, la mise à l'index des clients défaillants, est entré en vigueur le 1er janvier 2026. Il intervient après trois mois d'impayé et deux mois d'instruction, soit cinq mois au minimum avant que les confrères soient informés.
Une question que le secteur devra trancher. La mise à l'index interdit au client d'opérer au débit de ses comptes et d'en ouvrir de nouveaux dans tout établissement assujetti à la Cobac, y compris les établissements de paiement. Dans un pays où l'accès aux services financiers reste limité, exclure durablement un micro-emprunteur du système pour quelques centaines de milliers de francs pose une question de proportionnalité que ni les textes ni le débat public n'ont encore abordée. Le règlement prévoit certes des dérogations sur demande motivée, pour les besoins vitaux ou le paiement des dettes fiscales, et une levée automatique en cas de remboursement ou de rééchelonnement. Reste à savoir comment ces garde-fous fonctionneront en pratique.
Quatre choses à faire lundi matin
Calculez votre taux, pas votre montant. Rapportez vos créances en souffrance à votre encours brut, chaque mois. À défaut de norme publiée en Cemac, retenez la norme prudentielle de 3 % appliquée en UMOA et la moyenne ouest-africaine de 7,5 % comme repères.
Suivez séparément le premier impayé. Isolez le taux de défaut sur la première échéance par agence, par agent de crédit et par produit. C'est l'indicateur le plus précoce dont vous disposez, et le seul que la mise à l'index ne vous donnera jamais, puisqu'elle ne se déclenche qu'à cinq mois.
Vérifiez votre taux de couverture par les provisions. Un résultat qui progresse plus vite que vos provisions n'est pas un résultat.
Décidez de votre adhésion au bureau d'information sur le crédit. Tant que vous n'adhérez pas, vous prêtez sans voir les engagements de vos clients ailleurs, pendant que vos confrères adhérents commencent à voir les vôtres.
Avant de souscrire, épargnants et emprunteurs peuvent vérifier le statut de leur établissement dans notre annuaire des EMF agréés, et suivre les défaillances dans nos alertes EMF.
Les chiffres clés à retenir
| Indicateur | Valeur | Date | Source |
|---|---|---|---|
| Créances en souffrance, microfinance Cemac | 178 milliards FCFA (+8,9 %) | 2024 | Investir au Cameroun / BEAC |
| Taux de créances en souffrance, EMF Cemac | 17,1 % (banques : 16,2 %) | 31/12/2024 | Rapport annuel 2024 de la Cobac |
| Couverture des créances douteuses par les provisions, EMF Cemac | 63 % (62 % en 2023) | 31/12/2024 | Rapport annuel 2024 de la Cobac |
| EMF à fonds propres nets positifs, Cemac | 81 % (93 % en 2023) | 31/12/2024 | Rapport annuel 2024 de la Cobac |
| EMF sous le minimum de liquidité de 100 %, Cemac | 28 % (12 % en 2023) | 31/12/2024 | Rapport annuel 2024 de la Cobac |
| Taux brut de dégradation, microfinance UMOA | 7,5 % (norme prudentielle : 3 %) | 31/12/2025 | BCEAO via Agence Ecofin |
| Part du Cameroun dans la dégradation du portefeuille Cemac | 81 % (Congo 9 %, Gabon 7 %) | 2024 | Investir au Cameroun / BEAC |
| Crédits bruts des EMF camerounais (encours) | 659,4 milliards FCFA (63 % de l'encours Cemac) | 31/12/2024 | Rapport annuel 2024 de la Cobac |
| Encours des dépôts, EMF camerounais (stock) | 914,4 milliards FCFA (-1,2 %) | 31/12/2024 | Investir au Cameroun / Cobac |
| Bénéfice net cumulé, EMF camerounais | 5,24 milliards FCFA (+54,5 %) | 2024 | Investir au Cameroun / Cobac |
| EMF agréés, Cemac | 521, dont 384 au Cameroun (73,7 %) | 31/12/2024 | Investir au Cameroun / BEAC |
| Capital social minimum, EMF de 2ème catégorie | 300 millions FCFA (contre 50 M avant réforme) | Palier final au 01/01/2021 | Règlement COBAC EMF R-2017/03 |
| Capital social minimum, EMF de 3ème catégorie | 150 millions FCFA (contre 25 M avant réforme) | Palier final au 01/01/2021 | Règlement COBAC EMF R-2017/03 |
| Score global de performance, 28 IMF camerounaises | 43,85 % (performance sociale 88,62 %) | Publié en 2022 | Jean Hugues Nlom |
| Score moyen d'efficience, 20 MC² étudiées | 93,70 % (écart-type 10,23 %) | Données 2006, publiées en 2010 | Gueyie, Kala Kamdjoug et Nishimikijimana |
| Cadre réglementaire en vigueur | Règlement n° 01/17/CEMAC/UMAC/COBAC | 27/09/2017 | Texte communautaire |
Questions fréquentes
Quel est le taux de créances en souffrance des EMF en zone Cemac ?
Il s'établit à 17,1 % à fin 2024, selon le rapport annuel 2024 de la Cobac, qui le définit comme le rapport entre les créances en souffrance et les crédits bruts. Ce niveau est resté stable sur un an et représente 2,3 fois celui de l'UMOA, qui affichait 7,5 % à fin 2025 pour une norme prudentielle de 3 %.
Les créances en souffrance des EMF sont-elles provisionnées ?
Oui, à hauteur de 63 % des créances douteuses en 2024, contre 62 % en 2023, selon le rapport annuel 2024 de la Cobac. Les provisions constituées atteignent 82 milliards de FCFA. Les 37 % non couverts restent portés par les fonds propres des établissements.
Quel règlement encadre aujourd'hui les EMF en zone Cemac ?
Le règlement n° 01/17/CEMAC/UMAC/COBAC du 27 septembre 2017, complété par des textes du 24 octobre 2017. Il a remplacé le règlement du 13 avril 2002, encore fréquemment cité par erreur.
Quel capital minimum faut-il pour ouvrir un EMF au Cameroun ?
Aucun montant minimum pour la première catégorie, dont le capital doit toutefois être en permanence représenté. La deuxième catégorie exige 300 millions de FCFA et la troisième 150 millions, montants atteints par paliers annuels entre 2018 et 2021.
Les EMF camerounais sont-ils rentables malgré la crise ?
Leur bénéfice net cumulé a atteint 5,24 milliards de FCFA en 2024, en progression de 54,5 %. Ce résultat n'est toutefois interprétable qu'au regard du taux de provisionnement, non publié. L'étude de Jean Hugues Nlom relève par ailleurs un ratio d'autosuffisance financière moyen de 95,3 % sur son échantillon.

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